De la gauche vers la droite, Harry Strom, premier ministre de l’Alberta, Harold Cardinal, président de l’Association des Indiens de l’Alberta et Jean Chrétien, ministre des Affaires indiennes, se sont rencontrés à Ottawa en 1970 pour négocier le sort du pensionnat autochtone Blue Quills, devenu depuis le Blue Quills First Nations College.

La vision d’Harold Cardinal a rapidement été mise à l’épreuve. Le Livre blanc de 1969 suggérait d’éliminer graduellement les pensionnats autochtones. Cette année-là, le gouvernement en possède le contrôle exclusif et met fin officiellement à son partenariat avec les églises (malgré de nombreux enseignants non qualifiés et la poursuite des abus).1 Le gouvernement se prépare à déplacer tous les enfants autochtones vers des écoles publiques canadiennes. Toutefois, des tentatives de fermeture d’une école font l’objet de protestations impitoyables de la part de la communauté autochtone. Pourquoi les représentants autochtones s’opposent-ils à la fermeture d’un pensionnat autochtone? Après tout, ce type d’institution était considéré tant comme un outil colonial pour l’assimilation qu’un centre d’endoctrinement et d’abus.

Dans les années 50, le pensionnat autochtone Blue Quills en Alberta était l’un de la quasi-vingtaine que comptait la province. Situé depuis 1931 à St Paul, Blue Quills desservait les sept réserves voisines. Mais l’école ne ressemblait en rien à celles d’aujourd’hui. Elle était dirigée par des prêtres Oblats catholiques et des sœurs grises qui imposaient des régimes de prières sévères, une main-d’œuvre enfantine et des périodes d’apprentissage s’étalant entre 6 h et 19 h 30. Les élèves se sentaient complètement isolés et emprisonnés. Un étudiant se rappelle qu’« aucune interaction sociale n’était permise. L’institution était littéralement entourée d’une clôture en fil de fer barbelé ».2 Louis Lapatack, qui y a étudié pendant 13 ans, offre un coup d’œil à la discipline de fer qui y régnait. Durant sa première journée, il botte une balle qui frappe accidentellement quelqu’un au visage. Il raconte : « On m’a traîné ici et on m’a frappé avec une sangle sur les deux mains sans poser de questions... Voilà le souvenir de ma première journée dans ce pensionnat autochtone. » Rétrospectivement, il mentionne : « C’était beaucoup trop sévère. C’était très rigide... il fallait être solide pour survivre. »3

Au cours des deux prochaines décennies, les enseignants de l’école se sont montrés plus ouverts et ont commencé à accommoder les besoins, la langue (le Cri) et les attentes autochtones. À la suite de l’embauche de plusieurs enseignants laïques, le travail forcé de demi-journée prend fin.4 Puis, en 1970, le gouvernement s’affaire à mettre un terme au système de pensionnats, et la fermeture de l’école est imminente. Toutefois, des communautés autochtones du district de Saddle Lake/Athabasca voient les choses autrement. Des représentants des réserves locales demandent une rencontre avec le Ministère des Affaires autochtones. Le jour de ladite rencontre, un plan est présenté : le surintendant envisage de fermer Blue Quills, de transférer tous les élèves dans une nouvelle école secondaire de St Paul et de transformer cette vieille école en « résidence pour étudiants blancs du secondaire. Préoccupés, les membres du comité proposent que la gestion de l’école passe à des mains autochtones. »5 Mais les autorités rejettent la proposition en soutenant que la communauté autochtone n’a pas les aptitudes nécessaires pour gérer une école. La vision des organisateurs communautaires est toutefois différente. Ils mettent sur pied une manifestation sur le terrain sous forme d’occupation des lieux qui attire plus de 300 protestataires sur une période d’un mois. Des cérémonies sont tenues, des prières sont récitées et des bénévoles de partout au pays fournissent nourriture et autres nécessités.6 Des années plus tard, Charles Wood, directeur du groupe voisin de Saddle Lake et l’un des activistes ayant contesté la décision du gouvernement, se souvient :

On nous a tellement martelé que la culture autochtone n’avait rien de bon et que nos coutumes étaient des rituels païens n’ayant aucune valeur que nous peinions à croire que nous étions capables [de gérer nos propres écoles]. Mais, un soir, un des membres plus âgés s’est levé et a demandé : « Combien d’entre vous ont terminé leur 12e année? » Personne n’a levé la main. Puis, « Combien d’entre vous ont terminé leur 9e année? » Quelques mains se sont levées. « Vous voyez? a dit l’homme, la majorité d’entre nous ne peut prétendre avoir reçu une éducation. » Mais l’homme blanc, le clergé, est chargé de notre éducation depuis plus d’un siècle. Nous ne pouvons faire pires qu’eux.7

Entre-temps, Harold Cardinal, président de l’Indian Association of Alberta, était devenu chef de la campagne. Les manifestations se sont poursuivies pendant près d’un mois, et les protestataires ont choisi de poursuivre leur occupation des lieux jusqu’à ce qu’ils obtiennent une rencontre avec le ministre Chrétien, qui finit par céder. Cardinal et une délégation de 15 représentants se rendent à Ottawa pour amorcer d’intenses négociations. Après trois jours de va-et-vient, Chrétien retire la proposition de fermer l’école et signe une entente pour en transférer la gestion au comité scolaire autochtone. Blue Quills est devenue la première école officiellement administrée par des représentants autochtones.

La toute première constitution de l’école Blue Quills après sa prise de pouvoir en 1970 décrivait la vision de ses fondateurs et partisans voulant que l’éducation de leurs enfants soit de nouveau entre leurs propres mains :

Notre plus grand souhait est que nos enfants progressent au sein de l’éducation des blancs, mais puissent conserver leur dignité et leur respect de soi en tant que Peuples Autochtones. L’expérience passée des écoles organisées et gérées par une tranche de la société non autochtone a étouffé la personnalité autochtone et a laissé peu d’initiative à ces peuples. Nous avons finalement réalisé que nous devons prendre part à la planification et à la mise en œuvre de ces plans si nous souhaitons un jour reprendre notre juste place au sein de la vie sociale de notre propre pays. Nous ne pouvons plus nous satisfaire de laisser les autres réfléchir en notre nom. Nous devons prendre les mesures qui s’imposent afin d’éliminer les écarts qui se sont produits par le passé au sein de l’éducation des autochtones.

Nous devons posséder le pouvoir de choisir des enseignants qui feront le meilleur travail pour nos enfants, et celui de congédier ceux qui sont inadéquats. Nous devons posséder le pouvoir de créer un environnement qui stimule les élèves à donner le meilleur d’eux-mêmes en sachant qu’il est possible d’atteindre des objectifs qui, jusqu’à présent, semblaient inatteignables.

Ceci signifie qu’il faudra établir un équilibre approprié entre la coopération et la communication parmi les enseignants, la direction, les parents et les élèves. Ceci signifie également l’embauche d’Autochtones ou d’autres personnes qui encouragent les étudiants à non seulement découvrir leur potentiel, mais également les occasions qui les attendent au sein du monde moderne.8

Au cours des cinq premières années de son exploitation, l’école Blue Quills se concentre sur l’éducation primaire et intermédiaire. Graduellement, elle commence à accepter des élèves du secondaire. Depuis ce temps, elle est devenue une institution d’enseignement postsecondaire offrant des programmes de baccalauréat, de maitrise et de doctorat qui valorise la culture autochtone, dont une partie de l’enseignement est donnée en langue crie et dont le curriculum reflète à la fois la sagesse traditionnelle autochtone et la pensée occidentale. Quoique la formation donnée à Blue Quills soit axée sur les arts, la technologie, les sciences infirmières, le commerce et le leadership, elle met principalement l’accent sur la revitalisation langagière, particulièrement celle de la langue crie, au moyen de programmes « développés à la suite de la sensibilisation croissante à la perte de la langue... et au désir de mettre en place des stratégies efficaces pour dynamiser celle-ci au sein de nos communautés ». Le rôle que joue Blue Quills dans ces efforts « vise à soutenir les professeurs de langue et à fournir une éducation langagière destinée aux communautés que nous desservons ».9 Blue Quills est l’un des nombreux exemples d’institutions d’enseignement autochtones indépendantes ayant connu du succès.

Questions de mise en relation

  1. La charte de Blue Quills stipule ce qui suit : « Notre plus grand souhait est que nos enfants progressent au sein de l’éducation des blancs, mais puissent conserver leur dignité et leur respect de soi en tant que Peuples Autochtones ». À votre avis, que signifie cet énoncé? Quelles valeurs se cachent derrière cette déclaration?
  2. De quelle façon les manifestants ont-ils saisi la différence entre les écoles résidentielles « autochtones » et les écoles « contrôlées par des Autochtones »? Quel modèle l’école Blue Quills a-t-elle adopté pour l’éducation autochtone? Quels en étaient les principaux jalons? Quel en était l’objectif?
  3. De quelles façons pensez-vous que Blue Quills et d’autres écoles autochtones font la promotion de la fierté et de la confiance en soi autochtones?

Citations

  • 1 : Milloy, John. S, A National Crime: The Canadian Government and the Residential School System (Winnipeg: University of Manitoba, 1999), xvii; “The Residential School System,” site Web Indigenous Foundations.
  • 2 : Persson, Diane, “The Changing Experiences of Indian Residential Schooling: Blue Quills, 1931–1970,” Indian Education in Canada, Volume 1: The Legacy, ed. Jean Barman, Yvonne Hébert et Don McCaskill, (Vancouver: University of British Columbia Press, 1987), 153.
  • 3 : “First Nations transform residential school into Blue Quills College,” CBCNews, 25 mars 2014.
  • 4 : Persson, Diane “The Changing Experiences of Indian Residential Schooling,” 158-162.
  • 5 : Bashford, Lucy et Hans Heinzerling, “Blue Quills Native Education Centre: A case study,” Indian Education In Canada: Volume 2: The Legacy, ed.. Jean Barman, Yvonne Hébert et Don McCaskill, (Vancouver: University of British Columbia Press, 1987), 128.
  • 6 : Bashford, Lucy et Hans Heinzerling, “Blue Quills Native Education Centre: A case study,” Indian Education In Canada: Volume 2: The Legacy, ed.. Jean Barman, Yvonne Hébert et Don McCaskill, (Vancouver: University of British Columbia Press, 1987), 128.
  • 7 : “Native Awakening : Alberta Indians occupy a rural residential school and signal a new era in native activism,” Le Canada: A People’s History, site Web de CBC Learning.
  • 8 : “Goals of the Blue Quills Native Education Council (1970),”, dans Blue Quills First Nation College : 30e anniversaire (2001), 5.
  • 9 :“Indigenous Language,” site Web de l’université Blue Quills des Premières Nations.
  • réserves : Principal outil d’une stratégie coloniale typique, les réserves étaient de petites zones pratiquement inhabitables où les colonisateurs cherchaient à gérer les peuples qu’ils dépossédaient. Au Canada, dans les années 1850, une série de lois a été adoptée pour redéfinir les frontières des collectivités des Premières Nations, leurs propriétés et leur occupation du territoire, ce qui a accru la pression de déménager dans des réserves. Le manque d’investissements et les mauvais services gouvernementaux ont exacerbé l’isolement des Premières Nations, ce qui a entraîné le déclin économique de plusieurs réserves, et a fait augmenter le taux de violence et les crimes dans celles-ci.
  • système de pensionnats : Au début de 1883, le gouvernement fédéral cherchait un système pour enrôler les enfants autochtones dans les écoles. Le système de pensionnats faisait partie d’un programme plus vaste du gouvernement visant à assimiler les Peuples Autochtones à la société colonisatrice par le biais de l’éducation. S’appuyant presque exclusivement sur les églises pour fournir des enseignants, des administrateurs et des instructeurs religieux, le système a été gravement sous-financé et marqué par des normes inférieures d’éducation et de réussite : négligence, malnutrition, abus et maladies étaient monnaie courante. Au cours des dernières années, des chercheurs ont découvert que certaines écoles menaient également des expériences médicales dangereuses. On estime que plus de 6 000 élèves sont morts en raison de la maladie ou des abus pendant qu’ils fréquentaient de force ces établissements. Sur une période de 150 ans, le gouvernement et les églises ont dirigé près de 150 écoles où environ 150 000 jeunes autochtones ont été inscrits de force. Aujourd’hui, la façon progressive de désigner une réserve est « communauté autochtone ».

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