En 1969, Jean Chrétien, alors ministre des Affaires autochtones et du Nord Canada (anciennement Affaires indiennes et Développement du Nord) et par la suite premier ministre (1993-2003), a présenté un énoncé de principe intitulé « La politique indienne du gouvernement du Canada ». Plus tard connue sous le nom de Livre blanc, elle a servi de pilier à la politique de « société juste » du premier ministre Pierre Trudeau. Mettant en lumière « la reconnaissance du droit des Indiens de participer complètement et également à la vie culturelle, sociale, économique et politique du Canada », elle soulignait que « prétendre le contraire, c'est être partisan de la discrimination, de l’isolement et de la séparation ». Ce document établissait que « le gouvernement estime qu'il y a lieu de mettre à leur disposition des services sur une base équitable... Il ne faut pas que les services viennent d'institutions spéciales établies à l'intention de groupes particuliers, surtout pas l'intention de groupes qui se distinguent par leur caractère ethnique...Tous les Indiens, sans exception, doivent avoir accès aux programmes et aux services dispensés par tous les niveaux du gouvernement, au même titre que tous les autres Canadiens... ».1 Cette idée, quoiqu’attrayante pour certains, n’a pas trouvé preneur chez les Peuples Autochtones. Les activistes, les universitaires et les chefs communautaires l’ont considérée comme une autre campagne visant à priver les Autochtones de leurs droits à revendiquer leurs « identité et autonomie collectives ». Aux yeux de plusieurs critiques, il s’agissait là d’une tentative voilée de se débarrasser des traités, les ententes de nation à nation. Un journaliste du Globe and Mail a résumé le dilemme dans l’article suivant :

Pour la plupart des Canadiens, ceci semblait approprié après une décennie marquée par d’importantes luttes mondiales contre la ségrégation et pour l’égalité. Mais cela signifiait aussi que les Autochtones perdraient leur statut séculaire unique. Que des traités seraient détruits. Que des terres, de possession collective en vertu de la tutelle de la Couronne, seraient privatisées et distribuées aux Autochtones sur une base individuelle. L’administration des Affaires autochtones serait réduite à néant.2

Pour les Peuples Autochtones au Canada, cela n’était simplement qu’une autre tentative de disperser leurs nations et de les forcer à s’assimiler à une société eurocanadienne. Ils croyaient que si cette situation s’avérait, leurs aspirations de gouverner leurs propres affaires seraient ruinées à jamais.

Une nouvelle génération d’activistes autochtones a vu le jour dans les années 60 au sein d’une dynamique mondiale visant à réclamer des droits pour les femmes, les Noirs et les nations colonisées. Ces militants, rejetant les idées sous-jacentes à la nouvelle politique, ont commencé à faire campagne afin de forcer le gouvernement canadien à honorer ses engagements antérieurs avec les nations autochtones. Pour plusieurs, la proposition d’une société juste de Trudeau ne se voulait qu’un énième effort d’assimilation des Peuples Autochtones au Canada. Cet outrage a éventuellement forcé le gouvernement Trudeau à abandonner cette politique. Harold Cardinal, comptant parmi cette nouvelle génération de défenseurs, était à l’époque président de l’Indian Association of Alberta. Il est dans la mi-vingtaine quand il se fait connaître au sein des Premières Nations en occupant à maintes reprises le poste de directeur de ladite association. En 1970, en réponse à l’idée de cette « société juste », Cardinal publie une riposte fougueuse — un ouvrage intitulé Unjust Society, et plus tard connu sous le nom de Livre rouge — qui débutait comme suit :

L’histoire des Autochtones du Canada est une chronique honteuse du désintérêt de l’homme blanc, de son bafouement délibéré des droits autochtones et de sa trahison répétée de notre confiance. Des générations d’Autochtones ont grandi derrière un épais rideau d’indifférence, d’ignorance, et trop souvent, de bigoterie manifeste. Aujourd’hui, au moment où nos concitoyens canadiens envisagent la promesse d’une société juste, les Autochtones du pays sont de nouveau trahis par un programme qui n’offre rien de mieux qu’un génocide culturel.

La nouvelle politique présentée en 1969 et promulguée par le gouvernement de Pierre-Elliot Trudeau sous l’égide de l’honorable Jean Chrétien, ministre des Affaires autochtones et du Nord, et de celle du sous-ministre John A. MacDonald, est un programme à peine déguisé d’une extermination par assimilation. La survie d’un Autochtone, selon le gouvernement de l’époque, n’est possible que s’il devient un gentil petit homme brun-blanc. Les Américains du Sud avaient coutume de dire : « Le seul bon Autochtone est un Autochtone mort. » La doctrine MacDonald-Chrétien n’a que légèrement modifié le dicton pour « Le seul bon Autochtone est un non-autochtone ».

… Les Autochtones ont parfois l’impression que le Canada préfère protéger ses grues blanches menacées d’extinction que les membres de ses Premières Nations. Les Autochtones mentionnent que le Canada n’exige pas de ses grues qu’elles deviennent des oies. Il souhaite seulement les préserver en tant que grues blanches. Les Autochtones n’ont rien contre ces grands et magnifiques oiseaux presque disparus, mais se demandent comment ils ont pu négocier une telle entente. Ces oiseaux peuvent rester des oiseaux, mais on exige des Autochtones qu’ils se transforment en hommes bruns-blancs. Le contraste de cette situation est une insulte à nos peuples. Les Autochtones ont des ambitions, des espoirs et des rêves, mais devenir des hommes blancs n’en fait pas partie. 3

En réponse à cet outrage public et à d’autres publications du même genre, le gouvernement a tabletté la politique du Livre blanc. En outre, au cours des cinq années subséquentes, sept affaires judiciaires et ententes ont réaffirmé le droit des Peuples Autochtones à leurs terres.4

Questions de mise en relation

  1. Quelle est idée principale à l’origine du Livre blanc? Pourquoi Harold Cardinal l’a-t-il rejetée? Pour quels motifs?
  2. Quels sont les enjeux clés, selon Cardinal, qui pourraient garantir la « guérison » autochtone? En quoi sa vision était-elle différente de celle des politiques gouvernementales en matière d’assimilation (et de droits individuels)?
  3. Selon Cardinal, sur quoi étaient fondées les exigences de justice autochtones? De quelle façon la souveraineté ou l’autonomie autochtone entre-t-elle en conflit avec la vision du Livre blanc? Croyez-vous qu’il soit possible d’intégrer l’autonomie au sein du système politique canadien? Si oui, comment?
  4. Un défenseur des droits est une personne qui se tient debout devant l’injustice et qui lutte pour ses croyances et pour faire changer les choses. De quelles façons Harold Cardinal est-il un protecteur?

Citations

  • 1 : La politique indienne du gouvernement du Canada (Le livre blanc, 1969), site Web des Affaires Autochtones et du Nord Canada, consulté le 11 septembre 2014.
  • 2 : Johnson, William, “Indians and the Just Society,” The Globe and Mail, 24 juin 2009, consulté le 3 mars 2015.
  • 3 : Cardinal, Harold, The Unjust Society (Toronto: Douglas and McIntyre, Ltd., 1999), 1.
  • 4 : Bone, Robert M., “Colonialism to Post-Colonialism in Canada’s Western Interior: The Case of the Lac La Ronge Indian Band,” Historical Geography 30 (2002), 61-64.
  • Indiens : Lorsque les premiers explorateurs européens sont débarqués en Amérique en 1492 avec Christophe Colomb, ils appelaient toutes les populations autochtones du continent des « Indiens », parce qu'ils croyaient être arrivés en Inde. Le terme s'est répandu chez les colons, et il regroupait des populations locales entières, sans égard à leur grande diversité. Finalement, le nom Indien a servi à faire une distinction entre les Peuples Autochtones et les colons, qui se sont successivement désignés comme des Européens, des blancs, puis comme des Canadiens.
  • Autochtones : Terme dont l'étymologie est liée au terme latin du milieu du dix-septième siècle aborigines,  qui signifie « premiers habitants ». Autochtone est le terme juridique privilégié au Canada pour le grand groupe diversifié des Premières Nations, des Métis et des Inuits.
  • génocide : En 1944, Raphael Lemkin a créé le terme génocide pour décrire la destruction intentionnelle et systématique d’un groupe racial, politique ou culturel. L’étymologie du terme génocide vient du mot grec genos, qui signifie « race » et du mot cide, qui signifie « détruire ». Il a été défini juridiquement dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 (la Convention sur le génocide). Lorsque le gouvernement canadien a ratifié la Convention sur le génocide de façon sélective en 1952, des éléments essentiels de la Convention en étaient exclus. De nombreux leaders, activistes et politiciens autochtones ont demandé publiquement au gouvernement canadien de reconnaître le système de pensionnats indiens comme un génocide.
  • assimilation : Ce terme fait référence au processus par lequel la culture d’un groupe ou d’une personne est absorbée par une autre, pour créer une seule entité culturelle, en abandonnant ainsi une identité collective ou individuelle. Estimant que les cultures autochtones étaient inférieures, le gouvernement canadien, depuis le milieu du 19e siècle, a adopté une série de politiques visant à assimiler les Peuples Autochtones à la société des colons canadiens.

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