Il y a plus de 20 ans, des chercheurs sur les pensionnats autochtones comme James R. Miller et de nombreux leaders autochtones ont commencé à décrire les efforts du gouvernement canadien visant à assimiler les Peuples Autochtones au moyen des pensionnats et de politiques connexes comme le génocide culturel — soutenant que ladite assimilation visait à détruire les Peuples Autochtones du Canada en tant que groupe culturel distinct.1 D’autres experts, la plupart à l’extérieur du Canada, ont noté que la destruction culturelle d’un groupe n'est pas définie comme un génocide dans la Convention sur le génocide (le concept de génocide culturel a été retiré du document final en raison des objections de pays comme l’Australie, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et la France).2

L’expert Steven Katz a écrit sur le génocide dans le contexte particulier de l’Holocauste et l’a défini étroitement comme une intention de procéder à « une éradication complète physique et sans intermédiaire de chaque homme, femme ou enfant juif ». Comparant l’Holocauste à une atrocité unique, Katz a par la suite soutenu que « cet impératif libre et idéologique visant à ce que chaque Juif soit assassiné distingue l’Holocauste de toute autre forme antérieure d’antisémitisme et, jusqu’à aujourd’hui, de tout acte de violence collective subséquent, aussi inhumain soit-il ».3 Le professeur David MacDonald explique que de ce fait, Katz et d’autres « excluent tout autre exemple de génocide de l’histoire mondiale, y compris celui des Peuples Autochtones de l’Amérique du Nord ».4

Toutefois, pour Raphael Lemkin, le juif polonais qui a créé le terme génocide dans son ouvrage Axis Rule in Occupied Europe, la destruction culturelle d’un groupe était tout aussi importante que l’anéantissement physique de ses membres. Selon Lemkin,

Le monde représente seulement la somme de culture et de vivacité intellectuelle créée par les groupes nationaux qui en font partie. Essentiellement, le concept de nation signifie une collaboration constructive et des contributions originales, en fonction de traditions authentiques, d’une culture authentique et d’une psychologie nationale bien développée. Par conséquent, la destruction d’une nation entraîne la perte de sa contribution future au monde... Parmi les caractéristiques de base ayant marqué la progression de la civilisation, on compte le respect et l’appréciation des caractéristiques et des qualités nationales que les différentes nations apportent au monde, des caractéristiques et des qualités qui... ne sont pas mesurées en termes de pouvoir ou de richesse étatiques.5

En 1946, lorsque les toutes récentes Nations Unies ont commencé à discuter de la mise en place d’une entente internationale pour la prévention et la répression du crime du génocide, elles ont accepté la vision de Lemkin.6 L’Assemblée générale des Nations Unies, où les idées ont été débattues, a demandé à l’un de ses organismes de rédiger une ébauche de ladite entente pour sa prochaine séance. Une ébauche subséquente, rédigée par le Secrétariat des Nations Unies, définissait le génocide culturel comme « un acte délibéré commis avec l’intention de détruire la langue, la relation ou la culture d’un... groupe, par exemple, en lui interdisant l’usage de sa langue, de ses écoles ou de ses lieux de culte ».7 Mais l’expert en droit international William A. Schabas observe que la version finale de l’article 2 était en fait « une version très réduite du texte préparé par les experts du Secrétariat ». Encore aujourd’hui, le génocide culturel n’y est pas mentionné. Toutefois, Schabas explique que la version finale actuelle inclut « une exception à cette règle générale, permettant “le transfert forcé d’enfants d’un groupe à l’autre” en tant qu’acte répressible ».8 En ce sens, la Convention sur le génocide « a classé les transferts forcés d’enfants comme un génocide culturel ».9 David MacDonald soutient que l’article 2 e) place les pensionnats autochtones sous l’égide de la Convention sur le génocide sans devoir en changer la formulation.10

Les questions de légalité mises à part, pourquoi tant d’activistes et de professeurs souhaitent-ils aujourd’hui définir l’assimilation forcée (telle qu’elle était menée dans les pensionnats autochtones) en tant que génocide? La correspondante politique Mary Agnes Welch écrit :

Le principe du génocide culturel est particulièrement important pour les Premières Nations canadiennes puisque peu de massacres ou de destructions physiques directes se sont produits au Canada. Il existe toutefois plusieurs politiques dont l’intention indirecte visait à tout le moins l’anéantissement d’une culture, et les Premières Nations soutiendraient que le résultat était le même — l’annihilation totale de leur peuple. L’ajout du terme culturel laisse entendre d’une certaine façon que cette éradication était moins significative qu’un génocide véritable. Les universitaires plaident plutôt que de détruire la culture d’une collectivité équivaut tout simplement à un génocide, sans la nécessité d’ajouter un qualificatif pour en atténuer les conséquences.11

Le sociologue Andrew Woolford de l’Université du Manitoba, à Winnipeg, explique durant un entretien :

Si le génocide doit être compris comme étant la « destruction d’un groupe plutôt que de vies à l’intérieur d’un groupe », alors, dans le cas des Peuples Autochtones du Canada, cela signifie comprendre ce qui en fait un groupe, ce qui définit sa cohésion culturelle, telle qu’un attachement profond à la terre et à la nature. Ainsi, dans le passé colonial du Canada, priver systématiquement les Premières Nations d’un accès à leurs terres pour que les pionniers européens puissent s’y installer et construire des chemins de fer est génocidaire en soi.12

Andrew Woolford, Adam Muller et d’autres ont ainsi soutenu que si un génocide cible l’existence d’un groupe en tant que groupe — c’est-à-dire, sa « collectivité » —, tous les gestes posés aux fins de sa destruction — physique, culturelle, politique, économique, et autre — doivent être considérés comme génocidaires.13

Questions de mise en relation

  1. Que semble vouloir dire Lemkin lorsqu’il écrit : « Le monde représente seulement la somme de culture et de vivacité intellectuelle créée par les groupes nationaux qui en font partie »? En quoi cette déclaration est-elle pertinente à la question de la destruction des Peuples Autochtones en tant que groupes distincts?

  2. Pourquoi pensez-vous que Steven Katz a distingué l’Holocauste de toute autre forme d’ethnocide ou d’atrocités de masse? Comparez les idées de Katz sur le génocide à celles présentées dans cette lecture par Lemkin et par d’autres. Où se situe le chevauchement? Quelles différences remarquez-vous? Comment ces idées influencent-elles votre réflexion à propos des crimes commis au sein du système de pensionnats?

  3. Le ministère de l’Intérieur du Canada indiquait ce qui suit dans un rapport de 1876 :

    Notre législation indienne s’appuie généralement sur le principe que les Autochtones doivent être gardés sous tutelle et traités comme des pupilles ou des enfants de l’État... [Les] intérêts véritables des Autochtones et ceux de l’État exigent que tous les efforts soient déployés pour aider l’homme rouge à se sortir de cette tutelle et de cette dépendance, et il est clairement de notre sagesse et de notre devoir, par l’éducation et par tout autre moyen, de le préparer à une civilisation supérieure en l’encourageant à assumer les privilèges et les responsabilités d’une citoyenneté entière.14

    Lemkin mentionne que « parmi les caractéristiques de base ayant marqué la progression de la civilisation, on compte le respect de et l’appréciation pour la contribution que les caractéristiques et les qualités nationales de différents pays ont apportée à la culture mondiale ». En quoi la notion de civilisation de Lemkin est-elle différente de la version coloniale dont il est question dans le rapport du ministère de l’Intérieur? En quoi cette discussion est-elle importante pour déterminer ce qui constitue un génocide?

  4. Les universitaires Christopher Powell et Julia Peristerakis soutiennent que nous possédons tous deux identités : une identité individuelle et une identité collective. Cette idée a également été exprimée par le sociologue Norbert Elias qui a employé les termes I-identity (identité individuelle) et we-identity (identité collective) pour décrire ces doubles identités.15 Ces universitaires sont d’avis que notre identité collective provient de la vie d’un groupe en tant que groupe, soit les pratiques sociales et économiques collectives, d’une tradition commune et des institutions auxquelles les membres d’un groupe participent.16 Que se produit-il lorsque ces pratiques sont perturbées ou détruites? Quelles répercussions entraînent-elles sur l’identité du groupe? Qu’arrive-t-il à cette identité en tant que groupe? Pourquoi pensez-vous que Powell et Peristerakis, comme d’autres, mentionnés dans la présente lecture, soutiennent que la destruction du mode de vie d’un groupe équivaut à un génocide?
  5. Le sociologue Andrew Woolford suggère que le génocide devrait être défini comme la « destruction de la vie d’un groupe plutôt que celle des vies au sein d’un groupe ». Qu’entendrait-il par ceci? En quoi cette idée diffère-t-elle de la compréhension de Lemkin en matière de génocide? Quels sujets devraient être traités au cours d’une discussion entre Steven Katz et Andrew Woolford? Quels propos chacun souhaiterait-il présenter à l’autre?

  6. Les journalistes du Globe and Mail Gloria Galloway et Bill Curry ont interviewé le conseiller spécial John S. Milloy, de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, et leur a dit : « Certains ont hésité à employer le terme génocide par crainte qu’il soit interprété comme une tentative de comparer l’histoire du Canada au génocide des Juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, quoique... le terme génocide culturel convienne à l’expérience autochtone dans ce pays. »17 De quelles façons les objectifs des pensionnats autochtones correspondent-ils au concept génocidaire, et de quelles façons n’y correspondent-ils pas? Qu’aurait pu vouloir dire Milloy à propos de certaines personnes réticentes à considérer ceci comme un génocide? Pourquoi?

  7. À votre avis, existe-t-il une différence entre un génocide et un génocide culturel? L’ajout du qualificatif culturel est-il important?

Citations

  • 1 : Miller, James R, Shingwauk’s Vision: A History of Native Residential Schools (Toronto: Duke University Press, 2012), 5-7.
  • 2 : Mako, Shamiran, “Cultural Genocide and Key International Instruments: Framing the Indigenous Experience,” International Journal on Minority and Group Rights 19 (2012), 183.
  • 3 : Katz, Steven Theodore, Continuity and Discontinuity between Christian and Nazi Anti-Semitism (Tubingen: Mohr Siebeck, 2001), 74.
  • 4 : David MacDonald, “Canada’s history war: Indigenous genocide and public memory in the United States, Australia, and Canada,” Journal of Genocide Studies, forthcoming, 2015
  • 5 : Lemkin, Raphael, Axis Rule in Occupied Europe: Laws of Occupation - Analysis of Government - Proposals for Redress, 2e éd. (Clark, NJ: (Clark, NJ: The Lawbook Exchange, Ltd., 2005), 91.
  • 6 : Résolution 96 (1) des Nations Unies, « Le crime du génocide », stipule ce qui suit : « Le génocide est le refus du droit à l’existence de groupes humains entiers... Un tel refus bouleverse la conscience humaine, inflige de grande pertes pour l’humanité, qui se trouve ainsi privée des apports culturels ou autres de ces groupes, et est contraire à la loi morale ainsi qu’à l’esprit et aux fins des Nations Unies... L’Assemblée générale, en conséquence, affirme que le génocide est un crime de droit des gens que le monde civilisé condamne, et pour lequel les auteurs principaux et leurs complices… qu’ils agissent pour des raisons raciales, religieuses, politiques ou pour d’autres motifs — doivent être punis. » Résolution 96 (1) des Nations Unies, « Le crime du génocide », site Web des Nations Unies, consulté le 2 juin 2017. Emphase ajoutée.
  • 7 : Cité dans Kurt Mundorff, “Other Peoples’ Children: A Textual and Contextual Interpretation of the Genocide Convention, Article 2(e),” Harvard International Law Journal 50 (2009), 76.
  • 8 : Schabas, William A., “La Convention pour la prévention et la répression du crime du génocide,”, Bibliothèque audiovisuelle de droit international des Nations Unies, consultée le 19 juin 2015.
  • 9 : Cité dans Kurt Mundorff, “Other Peoples’ Children: A Textual and Contextual Interpretation of the Genocide Convention, Article 2(e),” Harvard International Law Journal 50 (2009), 82.
  • 10 : MacDonald, David B. et Graham Hudson, “The Genocide Question and the Indian Residential School In Canada,” Canadian Journal of Political Science 45 (2012), 428.
  • 11 : Welch, Mary Agnes, “The Genocide Test,” Winnipeg Free Press, 12 juillet 2014, consulté le 25 novembre 2014.
  • 12 : Welch, Mary Agnes, “The Genocide Test,” Winnipeg Free Press, 12 juillet 2014, consulté le 25 novembre 2014.
  • 13 : Muller, Adam, “Troubling History, Troubling Law: The Question of Indigenous Genocide in Canada,” dans Understanding Atrocities: Remembering, Representing and Teaching Genocide, ed. Scott W. Murray (University of Calgary Press, 2017), 83.
  • 14 : Department of the Interior, “Annual Report for the year ended 30th June, 1876,” Documents parlementaires, no 1, 1877, xiv.
  • 15 : Elias, Norbert, Society of Individuals, transcription Edmund Jephcott (New York: The Continuum International Publishing Group, 2001), 183–84, 196–97. Pour Elias, l’équilibre entre l’identité collective et l’identité individuelle d’une personne reflète la société dans laquelle il ou elle évolue, et ainsi, dans les sociétés plus traditionnelles, l’identité collective est plus importante tandis que la société moderne mène les gens vers une identité individuelle.
  • 16 : Powell, Christopher Powell et Julia Peristerakis, “Genocide in Canada,” dans Woolford, Benvenuto and Hinton, Éd., Colonial Genocide in Indigenous North America (Durham: Duke University Press, 2014), 71–73.
  • 17 : Galloway, Gloria et Bill Curry, “Residential schools amounted to ‘cultural genocide,’ report says,” site Web du Globe and Mail, 2 juin 2015. Milloy lui-même était auparavant hésitant à utiliser le terme génocide soulignant que « l’objectif de la politique du [gouvernement fédéral] est d’éradiquer les Autochtones en tant que groupe culturel... Si le génocide s’entend de la destruction de la culture d’un peuple, alors il ne fait aucun doute qu’elle est génocidaire. Mais de la qualifier de génocidaire est de mal comprendre la façon dont fonctionne le système ». John S. Milloy est cité dans l’article de Bill Curry et de Karen Hewlett’s “Natives Died in Droves as Ottawa Ignored Warnings,” The Globe and Mail, 22 août 2012.
  • indienne : Lorsque les premiers explorateurs européens sont débarqués en Amérique en 1492 avec Christophe Colomb, ils appelaient toutes les populations autochtones du continent des « Indiens », parce qu’ils croyaient être arrivés en Inde. Le terme s’est répandu chez les colons, et il regroupait des populations locales entières, sans égard à leur grande diversité. Finalement, le nom Indien a servi à faire une distinction entre les Peuples Autochtones et les colons, qui se sont successivement désignés comme des Européens, des blancs, puis comme des Canadiens.
  • système de pensionnats : Au début de 1883, le gouvernement fédéral cherchait un système pour enrôler les enfants autochtones dans les écoles. Le système d’écoles résidentielles faisait partie d’un programme plus vaste du gouvernement visant à assimiler les Peuples Autochtones à la société colonisatrice par le biais de l’éducation. S’appuyant presque exclusivement sur les églises pour fournir des enseignants, des administrateurs et des instructeurs religieux, le système a été gravement sous-financé et marqué par des normes inférieures d’éducation et de réussite : négligence, malnutrition, abus et maladies étaient monnaie courante. Au cours des dernières années, des chercheurs ont découvert que certaines écoles menaient également des expériences médicales dangereuses. On estime que plus de 6 000 élèves sont morts en raison de la maladie ou des abus pendant qu’ils fréquentaient de force ces établissements. Sur une période de 150 ans, le gouvernement et les églises ont dirigé près de 150 écoles où environ 150 000 jeunes autochtones ont été inscrits de force.

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