Richard Wagamese est un Ojibwé de la Première Nation Wabasseemoong du nord-ouest de l'Ontario. Il est professeur, journaliste et l'auteur de plusieurs livres, dont Indian Horse. Bien qu'il ne soit pas diplômé d'un pensionnat, M. Wagamese a été profondément touché par les pensionnats. La majorité des membres de sa famille élargie ont fréquenté ces écoles, et il a grandi dans le contexte de leur héritage de traumatismes, de violence et d'abus. Dans l'essai qui suit, il décrit son parcours vers la réconciliation. L'essai explore la force, les ressources spirituelles et la résilience dans lesquelles de nombreux Autochtones ont puisé pendant leur parcours personnel vers la paix.

J'ai vécu dans deux familles d'accueil jusqu'à l'âge de neuf ans où j'ai alors été adopté. J'ai quitté cette famille-là à l'âge de seize ans; je me suis sauvé pour des raisons de sécurité et aussi pour rester sain d'esprit. Pendant ces sept années que j'ai passées en foyer d'adoption, j'ai été trop souvent battu, victime de violence psychologique et de mauvais traitements affectifs; j'y ai vécu une séparation ou une dissociation complète de tout ce qui était Indien ou Ojibwé. Tout ce qui était permis dans cette maison-là émanait de la morale rigoureuse presbytérienne. C'était tout autant un enlèvement par une institution que celui par les pensionnats.

Pendant bien des années, j'ai vécu dans la rue ou en prison. Je suis devenu toxicomane et alcoolique. J'allais à la dérive, me retrouvant dans des relations insatisfaisantes. J'étais hanté par la peur et les souvenirs. J'ai porté en moi ce traumatisme venu de ma petite enfance et des sept années vécues dans la famille adoptive.

Mon frère Charles a fini par me retrouver à l'âge de vingt-cinq ans avec l'aide d'une amie assistante sociale. À partir de ce moment, je suis retourné sur la terre de mes ancêtres comme un étranger ignorant tout de leur expérience ou de leur souffrance. Quand j'ai repris contact avec mon peuple et que j'ai été éclairé sur la politique du Canada liée aux pensionnats, j'ai ressenti une grande colère... J'ai alors aussi compris que ces pensionnats étaient responsables de mon déracinement, de mon angoisse existentielle et de ma désorientation culturelle. Pendant des années, je bouillais de rage et de ressentiment. Plus j'en apprenais sur l'application de cette politique et des préjudices qu'elle avait causés aux Autochtones de partout au pays et plus je ressentais de colère. J'ai attribué toutes mes souffrances aux pensionnats et à ceux qui en ont été responsables.

Puis je suis arrivé à la fin de la quarantaine, et j'en ai eu assez de cette colère. J'étais fatigué d'être en état d'ivresse et de blâmer les pensionnats et leurs responsables. J'étais épuisé de me battre contre quelque chose que je ne pouvais pas atteindre, aborder ou confronté. Ma vie filait et je ne voulais pas me retrouver un jour comme un aîné qui se raccroche toujours à des sentiments comme la colère, ce qui est en définitive de la déresponsabilisation.

Un jour, j'ai donc décidé que j'irais dans une église. Après tout, les églises avaient fait germer cette colère en moi... J'avais choisi l'Église Unie parce qu'elle avait été la première à présenter des excuses pour le rôle qu'elle avait joué dans le fiasco des pensionnats. Les membres de cette église avaient été les premiers à accepter publiquement leur responsabilité pour les souffrances qui avaient laissé des générations entières complètement paralysées. Ils ont été les premiers à faire preuve de courage en abordant les torts causés, l'abus, l'enlèvement par la force et les humiliations infligées. Ils ont été les premiers à prendre des mesures concrètes en vue d'amener une réconciliation.

Au début, je ne me sentais pas à l'aise... Puis j'ai remarqué une vieille dame assise près de moi, les yeux fermés pendant que le ministre parlait. Elle paraissait calme et sereine et son visage rayonnait, ce que j'ai envié. Alors j'ai fermé les yeux à mon tour et penché ma tête vers l'arrière et j'ai écouté.

J'ai cessé ce jour-là de suivre la liturgie... Les yeux fermés, tout ce que je pouvais entendre, c'était plutôt la voix faible du ministre racontant l'histoire d'une femme pauvre, toxicomane, vivant dans la rue, qu'il a aidée malgré sa crainte et ses doutes. Tout ce que j'ai entendu, c'est de la compassion. Tout ce que j'ai entendu, c'était une personne très humaine, d'une grande spiritualité, qui parlait de la vie et remettait en question ses mystères… Je suis donc retourné à l'église pendant bon nombre de semaines. Les messages entendus traitaient de l'humanité et d'une quête de l'innocence, du réconfort, du bien-être et de l'appartenance. Je ne sais pas exactement à quel moment ma colère et mon ressentiment sont disparus. Je sais seulement qu'à un moment donné, j'ai réalisé qu'il n'y avait rien dans ce message qui n'était pas guérison. Quand je suis revenu dans ma communauté d'attache, je suis allé voir les guides spirituels, les guérisseurs et les cérémonies... Ce que j'avais retenu des sermons du ministre pendant ces dimanches matins n'était pas si différent du message fondamental de nos enseignements au sujet de l'humanité. Les yeux fermés, il n'y a aucune différence, que la personne soit blanche ou indienne; la colère s'est éloignée tranquillement sans agitation...

Quand la Commission de vérité et réconciliation fera sa tournée canadienne et entendra les histoires de personnes ayant souffert dans les pensionnats, j'espère qu'il y aura des témoignages comme le mien, celui de personnes qui ont lutté contre le ressentiment, la haine et la colère, et qui ont enfin trouvé la paix. La Commission et le Canada ont besoin d'entendre des histoires de guérison, plutôt que de reprendre inlassablement l'audition d'histoires semblables et raviver la douleur. Il faut qu'ils entendent qu'en dépit de tout, des horreurs de toute sorte, il est possible d'avancer et d'apprendre comment avoir le courage de mettre fin à la souffrance, d'y renoncer. Nos voisins en ce pays doivent aussi entendre des histoires sur notre capacité de pardon, d'auto-examen, de compassion et sur notre aspiration vers la paix, parce qu'elles démontrent notre résilience collective en tant que peuple. C'est de cette façon qu'on parviendra à la réconciliation.1

Bien que le terme réconciliation soit assez populaire chez les activistes et les chercheurs dans le domaine, il ne fait pas l'objet d'un consensus chez les Peuples Autochtones.2 Certains affirment que le terme ne correspond pas à l'histoire canadienne, qu'il n'y a jamais eu de période de relation paisible entre les Peuples Autochtones et les colons canadiens, ce qui fait que le dans réconciliation n'a pas sa place. Ils affirment qu'il faut plutôt viser la conciliation. John Amagoalik a dit ce qui suit à la Commission de vérité et réconciliation,

Depuis que les Européens sont arrivés sur nos rives il y a plus de cinq cents ans, il n'y a jamais vraiment eu de relation harmonieuse entre les nouveaux arrivants et les premiers habitants de l'Amérique du Nord. L'histoire de ces rapports est marquée d’un colonialisme écrasant, d’une tentative de génocide, des guerres, des massacres, du vol de nos terres et de nos ressources, des traités rompus, des promesses trahies, des violations des droits de la personne, des réinstallations ou transplantations, et ainsi de suite.3

Questions de mise en relation

  1. Que signifie le mot réconciliation?
  2. Quelles ont été les étapes dans le processus de réconciliation de Richard Wagamese? Qu'a-t-il trouvé à l'église? En quoi cela a-t-il modifié sa vision de l'église? Sa douleur?
  3. M. Wagamese affirme que « La Commission et le Canada ont besoin d'entendre des histoires de guérison, plutôt que de reprendre inlassablement l'audition d'histoires semblables et raviver la douleur ». Êtes-vous d'accord avec cette affirmation? Que peut-on gagner à écouter des histoires de conciliation et de réconciliation?
  4. Pourquoi John Amagoalik préfère-t-il le terme conciliation à celui de réconciliation?

Citations

  • 1 : Richard Wagamese, « Retrouver l'harmonie », dans Clamer ma vérité : Réflexions sur la réconciliation et le pensionnat, 153–158, disponible sur le site Web Speaking My Truth . Reproduit avec l'autorisation de la Fondation autochtone de guérison.

  • 2 : John Amagoalik, « Réconciliation ou conciliation? Une perspective inuite, dans Clamer ma vérité, 37–38. Reproduit avec l'autorisation de la Fondation autochtone de guérison.
  • 3 : John Amagoalik, « Réconciliation ou conciliation », 37. Voir également Rupert Ross, « Telling Truths and Seeking Reconciliation: Exploring the Challenges » dans Clamer ma vérité. Reproduit avec l'autorisation de la Fondation autochtone de guérison.
  • Autochtones : Terme dont l'étymologie est liée au terme latin du milieu du dix-septième siècle aborigines, qui signifie « premiers habitants ». Autochtone est le terme juridique privilégié au Canada pour le grand groupe diversifié des Premières Nations, des Métis et des Inuits.

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