Ce chapitre est tiré de la section Identité, membres et histoire de Vies volées.

Le chapitre précédent a abordé certaines façons selon lesquelles la langue et la culture façonnent les identités individuelles. Dans le présent chapitre, nous nous concentrons sur les identités collectives. Tout comme les personnes individuelles, les groupes développent leur propre identité dans un processus influencé par les idées et les traditions qui proviennent de l'intérieur et de l'extérieur du groupe. La séparation entre l'identité collective et l'identité individuelle est souvent arbitraire. Le sociologue Norbert Elias affirme que nous avons tous une identité individuelle (I-identity) et une identité collective (we-identity).1 Selon lui, notre identité collective provient de la vie d'un groupe en tant que groupe, soit les pratiques sociales et économiques collectives, une tradition commune et des institutions culturelles auxquelles les membres d'un groupe participent.2 (Nous reviendrons à cette idée importante plus loin dans le guide.) Elias laisse entendre que l'équilibre entre l'identité collective et l'identité individuelle est le reflet de la société dans laquelle une personne vit et des idées partagées par son groupe. Elias prétend que dans les sociétés traditionnelles plus petites, l'identité collective est plus forte, car elle est caractérisée par des coutumes plus fortes, des collectivités plus proches et une vision du monde incontestée. Dans les sociétés de masse modernes, les gens se tournent vers leur identité individuelle, car de nombreux liens traditionnels à l'intérieur d'un groupe sont perturbés par l'urbanisation, l'industrialisation, l'immigration et la prolifération des idées et des croyances.3 Le mode de vie autochtone traditionnel, qui met l'accent sur l'interdépendance, des familles solides et nombreuses, et un lien profond avec la tradition, favorisait une identité collective puissante. Et c'est ce sentiment « de groupe » qui a été menacé lorsque le gouvernement a voulu que les Peuples Autochtones fassent partie d'une nation de fermiers et de citadins chrétiens blancs.

Ce chapitre aborde les forces qui ont façonné les identités autochtones au Canada. Plus particulièrement, nous examinerons les façons selon lesquelles les Canadiens de descendance européenne ont réagi aux différences réelles ou imaginaires entre eux et les Peuples Autochtones qui vivaient sur le territoire avant l'arrivée des Européens.

Dans les premières lectures, nous examinerons plus particulièrement le rôle de la langue dans l'identité collective. En quoi la classification, la catégorisation, les étiquettes et les stéréotypes créent-ils de nouveaux groupes ou façonnent-ils les membres des groupes existants? Plus loin dans le chapitre, lorsque nous aborderons les politiques, notamment la loi sur les Indiens, nous explorerons comment les politiques sociales peuvent créer des groupes ou diviser des groupes existants. De plus, nous aborderons la question « Quels sont les avantages d'appartenir à un groupe et les conséquences d'en être exclu? ». Il s'agit de questions liées à ce que l'on peut appeler l'appartenance, et elles sont essentielles pour comprendre l'histoire que nous abordons dans le guide et pour mieux nous connaître nous et nos comportements.

Ces histoires nous permettent de mieux comprendre la façon dont les humains réagissent à la différence. Nous vivons avec la différence au quotidien. Nous faisons des distinctions et nous catégorisons le monde qui nous entoure afin de l'organiser et de lui donner du sens. En faisant cela, nous nous appuyons sur des idées conscientes et inconscientes sur les différences qui ont de l'importance et sur celles qui n'en ont pas. La psychologue Deborah Tannen affirme qu'il est naturel que les gens « stéréotypent » les autres, qu'ils leur attribuent des caractéristiques seulement en raison de leur appartenance à un groupe particulier. Elle explique :

Nous savons tous que nous sommes des gens uniques, mais nous avons tendance à percevoir les autres comme des représentants d'un groupe. C'est une propension naturelle, car nous devons voir le monde selon des schémas pour lui donner du sens; nous ne serions pas capables de gérer l'avalanche quotidienne de gens et d'objets si nous ne pouvions pas prédire beaucoup de choses sur eux et avoir le sentiment de savoir qui ou quoi ils sont.4

Bien que ce regroupement puisse facilement mener aux stéréotypes, est-ce qu'il peut parfois être utile de catégoriser les gens dans des groupes? Très souvent, les différences reconnues peuvent aider à créer ou à appuyer des normes collectives. En retour, celles-ci déterminent qui est membre de nos groupes sociaux et des collectivités plus générales, comme les nations. Dans ce chapitre, nous verrons comment les Européens ont compris et imaginé les peuples originels qu'ils ont rencontrés en Amérique du Nord. Autrement dit, ce chapitre présente l'image des Peuples Autochtones développée par les Européens et explore certains stéréotypes, renseignements partiels et préjugés qui ont mené à la création de ces stéréotypes. Ces idées fausses et ces stéréotypes ont influencé la façon dont le Canada a exprimé son univers d'obligations— le nom que Helen Fein a donné au cercle de gens et aux groupes « à qui l'ont doit des obligations, à qui les règles s'appliquent et à qui l'on doit faire [amende honorable] pour les préjudices subis ».5

Questions directrices

  1. Comment les idées sur les autres cultures se développent-elles?
  2. Quelle était la signification d'être « Indien » aux yeux des colons européens du Canada?
  3. Quelle a été l'influence des idées sur les « Indiens » sur le statut juridique des Peuples Autochtones et sur leur sentiment d'appartenance à la société canadienne?

Citations

  • autochtone : Terme dont l'étymologie est liée au terme latin du milieu du dix-septième siècle aborigines, qui signifie « premiers habitants ». Autochtone est le terme juridique privilégié au Canada pour le grand groupe diversifié des Premières Nations, des Métis et des Inuits.
  • 1 : Norbert Elias, Society of Individuals, trans. Edmun Jephcott (New York: The Continuum International Publishing Group, 2001), 183–84, 196–97.
  • 2 : Christopher Powell et Julia Peristerakis, « Genocide in Canada », dans Colonial Genocide in Indigenous North America, éd. Andrew Woolford, Jeff Benvenuto et Alexander Laban Hinton (Durham: Duke University Press, 2014), 71–73.
  • 3 : Plusieurs observateurs et commentateurs contemporains ont utilisé les termes sociétés « modernes » et « traditionnelles » pour insinuer une supériorité des sociétés modernes par rapport aux sociétés traditionnelles en matière de religion, de civilisation et de moralité. Dans le présent guide, nous avons fait tout ce qui est possible pour utiliser ces termes au sens sociologique strict : ce qui veut dire, en tant que distinction couramment acceptée entre deux sociétés historiquement différentes. Notre hypothèse de travail est que toutes les sociétés humaines sont des civilisations dans les faits et qu'elles possèdent toutes des systèmes de croyances, des visions du monde et des codes moraux ou éthiques qui doivent être jugés selon leur propre mérite.
  • 4 : Mary Roth Walsh, Women, Men and Gender: Ongoing Debates (Rensselaer: Hamilton Printing Company, 1997), 84.
  • loi sur les Indiens : Promulguée par le gouvernement fédéral en 1876, la loi sur les Indiens regroupait toutes les lois précédentes sur les Premières Nations et les a fait passer sous juridiction fédérale. Cette loi a créé le terme Indien en tant que catégorie juridique et a défini le statut d'Indien (Indien inscrit), qui excluait les Inuits et les Métis. Elle a donné au gouvernement, par l'entremise du ministère des Affaires indiennes, le pouvoir de créer des lois et des politiques concernant les « Indiens » et les « affaires indiennes » comme l'appartenance, l'infrastructure et les services des réserves, les systèmes de gouvernance, la culture et l'éducation.
  • 5 : Helen Fein, Accounting for Genocide (New York: Free Press, 1979), 4.

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