Ce guide explore un territoire controversé, soit les espaces physiques et culturels autochtones qui ont été influencés de façon destructive par la colonisation du Canada. Les trois extraits ci-dessous explorent la relation entre l'identité d'un côté et la culture, le territoire et le paysage d'un autre. La plupart des groupes ethniques et des nations s'associent à leur lieu de naissance historique, une région, un pays ou même un continent, qui est central pour leur identité. Les choses qui rendent de tels lieux si importants pour les groupes ethniques et nationaux sont les traditions, les souvenirs, les mythes et l'histoire. Ces éléments relient les générations passées et futures, en plus de tisser des liens riches où les paysages et l'identité sont souvent indissociables. Mais que se passe-t-il lorsque ces liens sont brisés de façon intentionnelle ou non? Nous examinerons ces thèmes dans les lectures qui suivent.

Notre mère la Terre 

Le nom Canada est un nom imposé pour plusieurs Peuples Autochtones. Dans les mythes fondateurs des Premières Nations, ce territoire est appelé Turtle Island et sa signification est explorée dans les récits de création. Ces récits décrivent la naissance de ces Premières Nations et leurs liens spirituels avec le territoire et les environs. Traditionnellement, l'univers autochtone est formé de tous les types d'êtres, et ceux-ci sont tous dotés d'une spiritualité. (Autrement dit, il n'y a pas de distinction entre les êtres humains et les autres êtres à cet égard.)1 Ces récits expliquent également les rôles, les tâches et le but de tous les membres de ces nations, ce qui leur donne une identité bien définie. Le caractère central du territoire dans les visions du monde autochtones va encore plus loin : comme dans de nombreuses autres religions, les lieux, plus particulièrement les lieux sacrés, jouent un rôle important pour ancrer les Peuples Autochtones dans le monde physique.2 Par conséquent, lorsque les gens sont privés de ces lieux, ou que leur nom est modifié, la spiritualité et l'identité autochtones, voire même l'existence en tant que groupe distinct, sont déstabilisées ou même détruites. L'extrait ci-dessous, tiré d'un essai intitulé « Honorer la terre », décrit l'importance holistique et spirituelle du territoire pour de tels peuples.

Notre mère la Terre nous donne les aliments et l’eau dont nous avons besoin. Elle nous fournit des matériaux pour construire nos maisons, tailler des vêtements et fabriquer des outils. Elle est source de vie en fournissant les matières premières pour notre industrie, notre ingéniosité et notre progrès. Elle est à la base de ce que nous sommes en tant que « véritables êtres humains » dotés de langues, de cultures, de connaissances et d’une sagesse pour nous diriger dans la bonne voie. Si nous écoutons les paroles venant du lieu où se concentre l’Esprit qui vit à l’intérieur de tous les éléments, notre mère la Terre nous enseigne ce dont nous avons besoin pour prendre soin d’elle et de tous ses enfants. Tout est fourni par notre mère, la Terre.

Les Peuples Autochtones prennent soin de notre mère la Terre et respectent ses dons, soit l’eau, l’air et le feu. Les citoyens des Premières Nations entretiennent une relation particulière avec la terre et tous les êtres vivants qu’elle abrite. Cette relation est fondée sur un lien profond avec notre mère la Terre qui a amené les citoyens autochtones à pratiquer la vénération, l’humilité et la réciprocité. Elle est aussi basée sur des besoins et des valeurs liés à la subsistance qui remontent à des milliers d’années. Les moyens de subsistance, tels que la chasse, la récolte et la pêche, servent à nourrir soi-même, la famille, les personnes âgées, les personnes veuves et la communauté et à organiser des cérémonies. Nous extrayons et utilisons chaque élément en gardant à l’esprit le fait que nous prenons uniquement ce dont nous avons besoin. Nous devons faire preuve de précaution et de clairvoyance dans la façon et la quantité que nous prélevons afin de ne pas faire courir un grand péril aux futures générations.3

Paysage et identité

Nos liens avec le territoire nous donnent également un sentiment d'appartenance. Est-il vrai, alors, que nous sommes l'endroit d'où nous venons? Le chercheur australien Ken Taylor écrit que « l'un de nos besoins les plus profonds est un sentiment d'identité et d'appartenance et... d'un dénominateur commun qui est l'attachement humain au paysage et la façon dont nous identifions le paysage et les lieux ».4 M. Taylor explique que la géographie n'est pas simplement notre environnement physique; c'est un paysage rempli d'une signification transmise par les noms, les histoires et la langue que nous utilisons pour l'organiser. Autrement dit, ce qui constitue notre paysage, bien plus que les montagnes, les lacs, les rivières et les forêts anonymes qui le composent, ce qui en fait un paysage pour nous en tant qu'être humain, c'est la signification que nous lui donnons. En ce sens, les paysages deviennent des symboles et une partie de la culture et de l'identité d'un groupe. Voici quelques réflexions sur le paysage, l'identité, l'attribution de nom et la signification de Christi Belcourt (Biidewe’anikwetok), une artiste visuelle métisse bien connue.

Premières Nations, Ojibwé, Pieds-Noirs, Indien, Autochtone, traité, Métis, Cri, statut d’Indien sont des mots français assez familiers, mais parmi eux, on ne retrouve aucun nom que nous, les Peuples Autochtones, utilisons pour nous nommer dans nos propres langues. En revanche, combien de Canadiens ont déjà entendu les noms suivants : Nehiyaw, Nehiyawak, Otipemisiwak et Apeetogosan? Et pourtant, ces noms décrivent qui je suis parce que ce sont les noms utilisés par mes grands-parents pour nous décrire et nous nommer. Même le mot « Métis » n'est pas le nom utilisé par notre peuple pour se nommer dans la langue de Manitou Sakhahigan, la communauté où mon père est né et a grandi. Et même le lieu n'est pas connu sous son nom d'origine, mais plutôt par son nom anglais/français « Lac Ste-Anne ». La question du nom des lieux est complexe au Canada. Certaines personnes affirment que le Canada reflète ses racines autochtones parce que de nombreux noms de lieux sont dérivés de leur nom d'origine en langues autochtones... Toronto est un bon exemple. Je soutiens pour ma part que la plupart des Canadiens sont assez à l'aise, voire même confortés, par les noms des lieux qu'ils habitent qui sont d'origine autochtone, mais seulement dans une certaine mesure. Pourvu qu'il s'agisse seulement du nom et que cela ne vienne pas avec le fardeau de reconnaître l'histoire coloniale du Canada et l'effacement de la propriété autochtone des territoires... le changement de nom des lacs, des rivières ou des régions, de leur nom autochtone d'origine à un nom en anglais ou dans une autre langue européenne est largement reconnu par ceux qui ont plus qu'une connaissance superficielle, comme un outil colonialiste utilisé à grande échelle pour revendiquer les territoires autochtones en Amérique du Nord, en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Comme l'affirme Bernard Nietschmann, célèbre géographe de l'Université de Californie, « si davantage de territoires autochtones ont été appropriés par des cartes que par des armes, davantage de territoires autochtones peuvent être réappropriés et défendus par des cartes plutôt que par des armes ».5

Est-ce que ce processus peut être inversé? Récemment, dans le cadre du projet Ogimaa Mikana, certains noms européens de rue, de route, de chemin et de sentier de la région de Toronto ont été remplacés par des noms en anishinaabemowin (la langue de la nation Anishinaabe). Le projet est dirigé par Hayden King, directeur du Centre de gouvernance autochtone et professeur à l'Université Ryerson. Comme l'écrit Lacey McRae Williams :

Le projet Ogimaa Mikana (sentier du chef) a commencé [en 2013] comme un moyen de se réapproprier et de renommer les rues et les lieux de Toronto. Comme l'explique Hayden, l'idée était de créer des pertubations visibles et provocantes dans le paysage urbain. Les deux moyens utilisés par Hayden et son équipe pour réintroduire la langue et la culture Anishinaabe à Toronto étaient 1) de prendre la traduction littérale du nom du lieu et d'utiliser un nom en anishinaabemowin, et 2) de réinterpréter un nom de lieu pour déstabiliser [son lien avec la tradition européenne]. À titre d'exemple, à Spadina, le nom d'origine en anishinaabemowin a remplacé le nom anglicisé de la rue... Ishpadinaa se traduit littéralement par « petite colline » ou « lieu sur une colline », ce qui fait beaucoup de sens lorsque l'on se tient sur College et que l'on regarde vers le nord sur « l'avenue Spadina » ou même en direction de l'eau vers le sud. Sur la rue Queen, l'équipe a choisi de remplacer « Queen » par le nom choisi pour leur projet, Ogimaa Mikana,, qui signifie « sentier du chef ». Pour certains, la raison de placer le nom « sentier du chef » sur la rue en question n'a pas besoin d'être expliquée; mais pour moi, cela n'était pas clair, car comme de nombreux résidents, je prenais le nom de cette rue au sens propre et l'avais associé à l'espace qu'elle occupe maintenant, le « Fashion District ou Quartier de la mode ». Le nom s'est intégré à mon quotidien, et jusqu'à récemment, je n'avais pas pris le temps de me questionner sur son origine.6

Questions de mise en relation

  1. Pouvez-vous nommer quelques noms de rue de l'endroit où vous habitez? Avez-vous réfléchi à la signification de ces noms? Que signifient les noms des rues où vous habitez; qu'est-ce qu'ils laissent entendre sur les personnes qui les ont choisis?
  2. Qui a le droit de nommer les rues, sur le plan moral ou juridique? Quels sont les effets d'attribuer des noms aux lieux? Quel pouvoir l'attribution des noms donne-t-elle aux personnes, groupes ou institutions qui attribuent les noms?
  3. Selon vous, quelle est l'efficacité de tels gestes de changement de nom? Quel est l'effet d'un changement de nom sur les gens dont la langue et l'histoire ne sont pas reconnues? Que faudrait-il faire d'autre pour restaurer une culture brimée?

Citations

  • colonisation : Ce terme fait référence à une situation où une nation envahit et colonise une région habitée par d'autres personnes, les Peuples Autochtones. À titre d'exemple, la région connue sous le nom d'Amérique du Nord a été colonisée par les Européens à partir du 16e siècle aux dépens des populations autochtones qui y vivaient depuis des millénaires.
  • récits de création : Un récit qui décrit la création du monde et qui est transmis d'une génération à une autre. Selon certains récits de création autochtones, le Grand Esprit a créé quatre niveaux pour le monde : le monde physique, le monde végétal, le monde animal et le monde humain, qui sont tous interreliés et dépendants les uns des autres. Il existe de nombreuses variantes de la création, mais la plupart de celles-ci font un lien entre les humains et le monde qui les entoure.
  • statut d’Indien : La Loi sur les Indiens de 1876 a créé la catégorie juridique de statut d'Indien qui faisait référence à un Indien inscrit en vertu de la loi. Bien que l'obtention de ce statut offrait certains avantages, comme des exemptions de taxes, la Loi sur les Indiens a établi une relation paternaliste entre les Premières Nations et le gouvernement fédéral. (Par exemple, les Autochtones qui vivaient sur une réserve ne pouvaient pas en sortir sans la permission d'un agent des Indiens. De plus, les personnes ayant le statut d'Indien n'ont pas pu voter avant les années 1960.) Ce statut était discriminatoire envers plusieurs personnes qui vivaient et s'auto-identifiaient comme des Autochtones, mais qui n'étaient pas incluses dans la définition d'un Indien de la loi. Cette catégorie juridique, malgré les nombreuses modifications apportées à la loi, existe encore aujourd'hui.
  • 1 : Pour obtenir des exemples de récits de création, voir Creation Stories: Canadian First Nations, consulté le 28 avril 2015.
  • 2 : Michael Lee Ross, First Nations Sacred Sites in Canada’s Courts (Vancouver: UBC Press, 2005), 3.
  • 3 : « Honorer la Terre » site Web de l'Assemblée des Premières Nations, consulté le 29 avril 2015.
  • 4 : « Le paysage », poursuit M. Taylor, « n'est pas simplement ce que nous voyons, mais aussi une façon de le voir : nous le voyons avec nos yeux, mais nous l'interprétons avec notre esprit et lui attribuons des valeurs pour des raisons intangibles et spirituelles. Par conséquent, le paysage peut être vu comme une construction culturelle qui abrite notre notion de l'espace et nos souvenirs ». Ken Taylor, « Landscape and Memory: Cultural Landscapes, Intangible Values and Some Thoughts on Asia », article présenté à la troisième conférence internationale de l'UNESCO, consulté le 19 septembre 2014.
  • 5 : Christi Belcourt (Biidewe’anikwetok), « Reclaiming Ourselves One Name at a Time », DividedNoMore (blogue), 23 janvier 2013. Reproduit avec l'autorisation de Christi Belcourt.
  • 6 : Lacey McRae Williams, « Reclaiming Spaces/Places: Restoring Indigenous Street Names in Toronto », site Web Spacing, 4 novembre 2014, consulté le 30 avril 2015.

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