Les « missionnaires culturels »
Language
French — FRUpdated
Les « missionnaires culturels »
Tiré du chapitre 8 de La Shoah et le comportement humain
Melita Maschmann, qui est alors au début de la vingtaine et occupe un poste de direction au sein de la BDM (les initiales allemandes de la « Ligue des jeunes filles allemandes »), a été parmi les premières à vivre et travailler dans le Warthegau.
Elle se souvient :
Mes collègues et moi avons senti que c’était un honneur de pouvoir
aider à « conquérir » cette région pour notre propre nation et pour
la culture allemande. Nous avions tous l’enthousiasme arrogant du
« missionnaire culturel »...
Comment les jeunes, en particulier, peuvent-ils ne pas profiter
d’une telle vie ? Il est vrai que si l’on visitait les parties orientales du
Warthegau, il était impossible de s’imaginer être sur un sol allemand
perdu qui devait simplement être récupéré par le Reich. Ce pays était
polonais jusqu’au bout des ongles ! Hitler ne l’avait pas récupéré,
mais conquis par les armes. Nous savons que cette fois-là, le mal
l’a remporté sur le bien. À cette époque, nous avons probablement
dû convenir que « la raison du plus fort » avait triomphé dans la lutte
pour le « Lebensraum » [l’espace vital réservé aux « Aryens »]...
Notre existence à cette époque était pour nous comme une grande
aventure... Tout au long de notre enfance, la complainte sur la défaite
de l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale et sa misère de
l’après-guerre n’a jamais cessé. Je crois que grandir dans un pays où
une telle ambiance prédomine sur l’esprit des gens a un effet funeste.
Les jeunes ne veulent pas avoir honte de leur patrie. Ils sont plus
dépendants que les personnes âgées du fait de pouvoir l’honorer,
l’admirer et l’aimer.
Le fait que nous ayons permis d’effectuer une sorte de « travail de
colonisation » dans des « postes avancés » a guéri les blessures que
notre sens de l’honneur avait subies au cours de notre enfance et
notre jeunesse. L’Allemagne nous demandait non seulement de faire
un travail, mais de nous donner entièrement. Ce sentiment s’est
transformé à plusieurs reprises en sensation de vertige...
Il va sans dire que dans cette situation, nous étions enclins à donner
un caractère romantique à notre existence en « première ligne » et
à développer une arrogance présomptueuse de colonialiste par
rapport à ceux qui « restaient chez eux »...
J’ai été la première dirigeante de la BDM du Reich allemand à être
envoyée dans le Warthegau, et je suis restée la seule pendant longtemps. Il est vrai que je n’exécutais aucune tâche de leadership, j’étais simplement venue à Posen pour diriger le service de presse
au nom de la direction régionale de la jeunesse hitlérienne, mais
j’ai rapidement établi un contact étroit avec les dirigeantes... de la
section locale de la BDM et j’ai participé à leur travail.
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Des Questions
- Melita Maschmann pose la question : « Comment les jeunes en particulier, peuvent-ils ne pas profiter d’une telle vie ? » Pourquoi la vie et le travail dans la Warthegau ont-ils séduit M. Maschmann et d’autres jeunes ?
- Pourquoi Melita Maschmann utilise-t-elle le terme « œuvre de colonisation » pour décrire leurs efforts ? Pourquoi est-ce lié à l’histoire de l’impérialisme ? Comment cela pourrait-il être lié au terme « missionnaire culturel » ?
- Pensez-vous que Wilhelm Hosenfeld et Herbert Mochalski ont vécu la même « sensation de vertige » que Melita Maschmann ? Dans quelle mesure leurs réponses aux choses troublantes qu’ils ont observées étaient-elles similaires ? En quoi était-ce différent ?
- 1Melita Maschmann, Compte rendu : Ma jeunesse au service du nazisme (Paris : Plon, 1964),
How to Cite This Texte
Facing History & Ourselves, “Les « missionnaires culturels »”, last updated octobre 8, 2024.