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Amin Maalouf Histoires d’Identité

Amin Maalouf, écrivain et auteur français, parle du besoin de trouver de nouvelles façons de penser l'identité.
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French — FR
  • Culture et identités

<< Si ces personnes ... ne peuvent assumer leurs appartenances multiples, si elles sont constamment mises en demeure de choisir leur camp, sommées de réintégrer les rangs de leur tribu, alors nous sommes en droit de nous inquiéter sur le fonctionnement du monde. » 

Amin Maalouf, écrivain français d’origine libanaise et auteur de Les identités meurtrières vit en France. Il pense que l’origine d’une grande partie de la violence dans le monde provient de tensions relatives à l’identité et à l’appartenance. Pour empêcher la violence, Maalouf écrit que nous devons trouver un nouveau moyen de penser l’identité :

À l’ère de la mondialisation, avec ce brassage accéléré, vertigineux, qui nous enveloppe tous, une nouvelle conception de l’identité s’impose-d’urgence! Nous ne pouvons nous contenter d’imposer aux milliards d’humains désemparés le choix entre l’affirmation outrancière de leur identité et la perte de toute identité, entre l’intégrisme et la désintégration. 1

Maalouf illustre son argument avec sa propre histoire : 

Depuis que j’ai quitté le Liban pour m’installer en France, que de fois m’a-ton demandé, avec les meilleures intentions du monde si je ne me sentirais pas « plutôt français » ou « plutôt libanais ». Je réponds invariablement : L’un et l’autre ! Non par quelque souci d’équilibre ou d’équité, mais parce qu’en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est précisément cela qui définit mon identité. Serai-je plus authentique si je m’amputais une partie de moimême ? 

À ceux qui me posent la question, j’explique donc, patiemment, que je suis né au Liban, que j’y ai vécu jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, que l’arabe est ma langue maternelle, que c’est d’abord en traduction arabe que j’ai découvert Dumas et Dickens et Les Voyages de Gulliver, et que c’est dans mon village de la montagne, le village de mes ancêtres, que j’ai connu mes premières joies d’enfant et entendu certaines histoires dont j’allais m’inspirer plus tard dans mes romans. Comment pourrais-je l’oublier ? Comment pourrais-je m’en détacher ? Mais d’un autre côté, je vis depuis vingt-deux ans sur la terre de France, je bois son eau et son vin, mes mains caressent chaque jour ses vieilles pierres, j’écris mes livres dans sa langue, jamais plus elle ne sera pour moi une terre étrangère. 

Moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un « dosage » particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre. 

Parfois, lorsque j’ai fini d’expliquer, avec mille détails, pour quelle raisons précises je revendique pleinement l’ensemble de mes appartenances, quelqu’un s’approche de moi pour murmurer, la main sur mon épaule : « Vous avez eu raison de parler ainsi, mais au fond de vous-même, qu’est-ce que vous sentez ? » 

Cette interrogation insistante m’a longtemps fait sourire. Aujourd’hui, je n’en souris plus. C’est qu’elle me semble révélatrice d’une vision des hommes fort répandue et, à mes yeux, dangereuse. Lorsqu’on me demande ce que je suis, « au fin fond de moi-même», cela suppose qu’il y a, « au fin fond » de chacun, une seule appartenance qui compte, sa « vérité profonde » en quelque sorte, son « essence », déterminée une fois pour toutes à la naissance et qui ne changera plus; comme si le reste, tout le reste-sa trajectoire d’homme libre, ses convictions acquises, ses préférences, sa sensibilité propre, ses affinités, sa vie, en somme-, ne comptait pour rien. Et lorsqu’on incite nos contemporains à « affirmer leur identité » comme on le fait le fait si souvent aujourd’hui, ce qu’on leur dit par là c’est qu’ils doivent retrouver au fond d’eux-mêmes cette prétendue appartenance fondamentale, qui est souvent religieuse ou nationale ou raciale ou ethnique, et la brandir fièrement à la face des autres. 

Quiconque revendique une identité plus complexe se retrouve marginalisé. Un jeune homme né en France de parents algériens porte en lui deux appartenances évidentes, et devrait être en mesure de les assumer l’une et l’autre. J’ai dit deux, pour la clarté du propos, mais les composantes de sa personnalité sont bien plus nombreuses. Qu’il s’agisse de la langue, des croyances, du mode de vie, des relations familiales, des goûts artistiques ou culinaires, les influences françaises, européennes, occidentales se mêlent en lui à des influences arabes, berbères, africaines, musulmanes ... Une expérience enrichissante et féconde si ce jeune homme se sent libre de la vivre pleinement, s’il se sent encouragé à assumer toute sa diversité ; à l’inverse, son parcours peut s’avérer traumatisant si chaque fois qu’il s’affirme français, certains le regardent comme un traître, voire comme un renégat, et si chaque fois qu’il met en avant ses attaches avec l’Algérie, son histoire, sa culture, sa religion, il est en butte à l’incompréhension, à la méfiance ou à l’hostilité. 

La situation est plus délicate encore de l’autre côté du Rhin. Je songe au cas d’un Turc né il y a trente ans près de Francfort, et qui a toujours vécu en Allemagne dont il parle et écrit la langue mieux que celles de ses pères. Aux yeux de sa société d’adoption, il n’est pas allemand; aux yeux de sa société d’origine, il n’est plus vraiment turc. Le bon sens voudrait qu’il puisse revendiquer plei¬nement cette appartenance. Mais rien dans les lois ni dans les mentalités ne lui permet aujourd’hui d’assumer harmonieusement son identité composée. 

j’ai pris les premiers exemples qui me soient venus à l’esprit. j’aurais pu en citer tant d’autres. Celui d’une personne née à Belgrade d’une mère serbe mais d’un père croate. Celui d’une femme hutu mariée à un Tutsi, ou l’inverse. Celui d’un Américain de père noir et de mère juive ... 

Ce sont là des cas bien particuliers, penseront certains. À vrai dire, je ne le crois pas. Les quelques personnes que j’ai évoquées ne sont pas les seules à posséder une identité complexe. En tout homme se rencontrent des appartenances multiples qui s’opposent parfois entre elles et le contraignent à des choix déchirants. Pour certains, la chose est évidente au premier coup d’œil ; pour d’autres, il faut faire l’effort d’y regarder de plus près.

Si ces personnes ... ne peuvent assumer leurs appartenances multiples, si elles sont constamment mises en demeure de choisir leur camp, sommées de réintégrer les rangs de leur tribu, alors nous sommes en droit de nous inquiéter sur le fonctionnement du monde. « Mises en demeure de choisir», «sommées», disais-je. Sommées par qui ? Pas seulement par les fanatiques et les xénophobes de tous bords, mais par vous et moi, par chacun d’entre nous. À cause, justement, de ces habitudes de pensée et d’expression si ancrées en nous tous, à cause de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance, proclamée avec rage. 

C’est ainsi que l’on « fabrique » des massacreurs, ai-je envie de crier ! 2

D’après Maalouf, les stéréotypes sont importants, qu’ils trouvent leur origine à l’intérieur du groupe ou à l’extérieur de celui-ci. Et il explique que la réduction de l’identité des personnes à des catégories étriquées, peut mener à la violence. 

Ce texte contient des extraits de les identités meurtrières. d’Amin Maalouf.

Connexions

  1. Maalouf pense que la mondialisation impose de nouvelles contraintes de revendication d’identité. Comment ? Pourquoi pense-t-il que l’on impose aux personnes« le choix entre l’affirmation outrancière de leur identité et la perte de toute identité, entre l’intégrisme et la désintégration » ? D’où vient cette contrainte ?
  2. Ce texte est appelé « identités meurtrières ». Pourquoi Maalouf pense-t-il que les identités peuvent être dangereuses ?
  3. Maalouf affirme que« l’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un “dosage” particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre. » Qu’entend-il par cela ? Comment percevez¬vous les nombreuses parties qui composent votre propre identité ?
  4. Votre identité, ou la manière dont vous l’exprimez, change-t-elle selon les situations ? Dans quelle mesure la manière dont vous vous définissez estelle différente de la manière dont la société peut définir votre identité ?
  5. Isolez un moment où un aspect de votre identité a été affirmé. Comment l’avez-vous ressenti ? Comment avez-vous répondu ? Isolez un moment où un aspect de votre identité a été rejeté ou dénigré d’une manière ou d’une autre. Comment l’avez-vous ressenti ? Comment avez-vous répondu ?
  6. L’ouvrage Facing History and Ourselves: Holocaust and Human Behavior propose un conte pour enfants intitulé « L’ours qui n’était pas » sur un ours à qui on fait croire qu’il est un homme paresseux portant un manteau de fourrure et devant travailler à l’usine. Dans tout le conte, de nombreuses personnes lui disent qu’il n’est pas celui qu’il croit être. Dans quelle mesure cette parabole illustre-t-elle les tensions décrites par Maalouf ?
  • 1Amin Maalouf, Les identités meurtrières (Grasset 1998), 44.
  • 2Amin Maalouf, Les identités meurtrières (Grasset 1998), 7-11.
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— Claudia Bautista, Santa Monica, Calif